P.o.l

  • Arcadie

    Emmanuelle Bayamack-Tam

    • P.o.l
    • 23 Août 2018

    "Si on n'aimait que les gens qui le méritent, la vie serait une distribution de prix très ennuyeuse". Farah et ses parents ont trouvé refuge en zone blanche, dans une communauté libertaire qui rassemble des gens fragiles, inadaptés au monde extérieur tel que le façonnent les nouvelles technologies, la mondialisation et les réseaux sociaux. Tendrement aimée mais livrée à elle-même, Farah grandit au milieu des arbres, des fleurs et des bêtes.
    Mais cet Eden est établi à la frontière franco-italienne, dans une zone sillonnée par les migrants : les portes du paradis vont-elles s'ouvrir pour les accueillir ?

  • L'adversaire

    Emmanuel Carrère

    • P.o.l
    • 15 Décembre 1999

    Jean-Claude Romand est un homme normal. Bon père et bon époux, il a des amis et un travail intéressant. Aux yeux de chacun, il mène une vie exemplaire. Ses photos de famille ressemblent aux vôtres : on y voit le reflet d'un monde heureux. Le 9 janvier 1993, il arme sa carabine et tue de sang-froid sa femme, ses deux enfants et ses parents. On découvre alors un imposteur qui s'est inventé une vie trompeuse. Et derrière l'imposteur, un monstre froid. À partir de ce fait divers inouï, Emmanuel Carrère retrace une existence lacunaire, cherche ce qui reste d'humanité chez Jean-Claude Romand. Plus qu'un roman, plus qu'une enquête : une énigme métaphysique.

  • «Le Centre hospitalier holistique de Tourmens est un hôpital public. On y reçoit et on y soigne tout le monde, sans discrimination et avec bienveillance. Mais les préjugés envers son approche féministe et inclusive des soins et de l'enseignement sont tenaces.
    Depuis sa création, en 2024, les hommes qui s'enrôlent à l'École des soignantes du CHHT n'ont jamais été nombreux : l'année où j'ai commencé ma formation, j'étais l'un des rares inscrits. J'espère que nous ne serons pas les derniers.
    Je m'appelle Hannah Mitzvah. Aujourd'hui, 12 janvier 2039, je commence ma résidence. L'officiante de l'unité à laquelle je suis affecté se nomme Jean ("Djinn") Atwood. C'est une figure légendaire de la santé des femmes.
    Je me demande ce qu'elle fait chez les folles.»

  • Yoga

    Emmanuel Carrere

    C'est l'histoire d'un livre sur le yoga et la dépression.
    La méditation et le terrorisme. L'aspiration à l'unité et le trouble bipolaire.
    Des choses qui n'ont pas l'air d'aller ensemble, et pourtant : elles vont ensemble.

  • Le royaume

    Emmanuel Carrère

    Le Royaume raconte l'histoire des débuts de la chrétienté, vers la fin du Ier siècle après Jésus Christ. Il raconte comment deux hommes, essentiellement, Paul et Luc, ont transformé une petite secte juive refermée autour de son prédicateur crucifié sous l'empereur Tibère et qu'elle affirmait être le messie, en une religion qui en trois siècles a miné l'Empire romain puis conquis le monde et concerne aujourd'hui encore le quart de l'humanité.
    Cette histoire, portée par Emmanuel Carrère, devient une fresque où se recrée le monde méditerranéen d'alors, agité de soubresauts politiques et religieux intenses sous le couvercle trompeur de la pax romana. C'est une évocation tumultueuse, pleine de rebondissements et de péripéties, de personnages hauts en couleur.
    Mais Le Royaume c'est aussi, habilement tissée dans la trame historique, une méditation sur ce que c'est que le christianisme, en quoi il nous interroge encore aujourd'hui, en quoi il nous concerne, croyants ou incroyants, comment l'invraisemblable renversement des valeurs qu'il propose (les premiers seront les derniers, etc.) a pu connaître ce succès puis cette postérité. Ce qu'il faut savoir aussi, c'est que cette réflexion est constamment menée dans le respect et une certaine forme d'amitié pour les acteurs de cette étonnante histoire, acteurs passés, acteurs présents, et que cela lui donne une dimension profondément humaine.
    Respect, amitié qu'Emmanuel Carrère dit aussi éprouver pour celui qu'il a été, lui, il y a quelque temps. Car, comme toujours dans chacun de ses livres, depuis L'Adversaire, l'engagement de l'auteur dans ce qu'il raconte est entier. Pendant trois ans, il y a 25 ans, Emmanuel Carrère a été un chrétien fervent, catholique pratiquant, on pourrait presque dire : avec excès. Il raconte aussi, en arrière-plan de la grande Histoire, son histoire à lui, les tourments qu'il traversait alors et comment la religion fut un temps un havre, ou une fuite. Et si, aujourd'hui, il n'est plus croyant, il garde la volonté d'interroger cette croyance, d'enquêter sur ce qu'il fut, ne s'épargnant pas, ne cachant rien de qui il est, avec cette brutale franchise, cette totale absence d'autocensure qu'on lui connaît.
    Il faut aussi évoquer la manière si particulière qu'a Emmanuel Carrère d'écrire cette histoire. D'abord l'abondance et la qualité de la documentation qui en font un livre où on apprend des choses, beaucoup de choses. Ensuite, cette tonalité si particulière qui, s'appuyant sur la fluidité d'une écriture certaine, passe dans un même mouvement de la familiarité à la gravité, ne se prive d'aucun ressort ni d'aucun registre, pouvant ainsi mêler la réflexion sur le point de vue de Luc au souvenir d'une vidéo porno, l'évocation de la crise mystique qu'a connu l'auteur et les problèmes de gardes de ses enfants (avec, il faut dire, une baby-sitter américaine familière de Philip K. Dick.).
    Le Royaume est un livre ample, drôle et grave, mouvementé et intérieur, érudit et trivial, total.

  • Le choeur des femmes

    Martin Winckler

    • P.o.l
    • 27 Août 2009

    Jean Atwood, interne des hôpitaux et quatre fois major de promotion, vise un poste de chef de clinique en chirurgie gynécologique. Mais au lieu de lui attribuer le poste convoité, on l'envoie passer son dernier semestre d'internat dans un service de médecine consacré à la médecine des femmes - avortement, contraception, violences conjugales, maternité des adolescentes, accompagnement des cancers gynécologiques en phase terminale.
    Le Docteur Atwood veut faire de la chirurgie, et non passer son temps à écouter des femmes parler d'elles-mêmes à longueur de journée. Ni servir un chef de service à la personnalité controversée. Car le mystérieux Docteur Karma - surnommé « Barbe-Bleue » - séduit sans vergogne, paraît-il, patientes et infirmières et maltraite sans pitié, dit-on, les internes placés sous ses ordres. Pour Jean Atwood, interne à la forte personnalité et qui brûle d'exercer son métier dans un environnement prestigieux, le conflit ouvert avec ce chef de service autoritaire semble inévitable.
    Mais la réalité n'est jamais ce que l'on anticipe, et la rencontre entre les deux médecins ne va pas se dérouler comme l'interne l'imagine.
    Le Choeur des femmes est un roman de formation : il raconte l'histoire d'un jeune médecin déjà modelé par la faculté et par sa spécialité d'élection et qui doit brusquement réviser ses préjugés devant une réalité qui lui avait échappé jusqu'ici : ce ne sont pas ses maîtres qui lui apprendront son métier, mais les patientes.
    C'est un roman documentaire qui décrit la médecine des femmes, ses gestes, ses particularités, ses écueils, ses interrogations éthiques, comme aucun roman, ne l'a fait à ce jour, du moins en langue française.
    C'est un roman choral (comme son nom l'indique) dont la structure s'inspire de celle de la comédie musicale : au fil de son itinéraire (un récitatif à la première personne) dans ce microcosme qu'est l'unité 77, le Docteur Atwood croise des femmes qui racontent (et parfois, chantent) leur vie, leurs amours et leur mort, en solo ou dans un ensemble assourdissant.
    C'est aussi un roman d'énigme : comme toutes les patientes qu'ils sont amenés à soigner, Jean Atwood et Franz Karma ont chacun un secret qui les anime, les oppose et, étrangement, les rapproche - le secret originel de leur identité en tant que soignant et en tant qu'être humain.

  • À quelques mois d'intervalle, la vie m'a rendu témoin des deux événements qui me font le plus peur au monde : la mort d'un enfant pour ses parents, celle d'une jeune femme pour ses enfants et son mari.
    Quelqu'un m'a dit alors : tu es écrivain, pourquoi n'écris-tu pas notre histoire ?
    C'était une commande, je l'ai acceptée. C'est ainsi que je me suis retrouvé à raconter l'amitié entre un homme et une femme, tous deux rescapés d'un cancer, tous deux boiteux et tous deux juges, qui s'occupaient d'affaires de surendettement au tribunal d'instance de Vienne (Isère).
    Il est question dans ce livre de vie et de mort, de maladie, d'extrême pauvreté, de justice et surtout d'amour. Tout y est vrai.

  • L'Odyssée

    Homère

    « Voyez alors notre vieille. Elle passe les deux mains le long de la cicatrice, elle tâte : ça y est, elle a compris. Plaf ! le pied lui échappe des mains. Vlan ! c'est la jambe qui tombe dans la bassine ! Boum ! le bruit du bronze ! Et la voilà qui part à la renverse : et toute l'eau par terre ! Oh ! le plaisir, la douleur en même temps qui l'envahissent ! Ses deux yeux soudain pleins de larmes, sa voix chaude qui s'étrangle ! ».
    L'Odyssée, chant XIX, vers 467-472.

    Derrière tout grand roman, tout grand film, toute époque, aussi, et surtout la nôtre, il y a l'Odyssée. Alors, pour mieux voir, au cinéma de l'Aveugle Homère, les mésaventures du plus célèbre vagabond de la littérature, il faut peut-être mieux entendre, en français d'aujourd'hui, les mille bruits que fait la vieille langue grecque. C'est l'expérience de « vision vocale » que tente, dans la présente « version française », l'helléniste, récitant et musicien, Emmanuel Lascoux.

  • La douleur

    Marguerite Duras

    La dernière guerre, Marguerite Duras l'a vécue tout à la fois comme femme dont le mari avait été déporté, comme résistante, mais aussi, comme écrivain. Lucide, étonnée, désespérée parfois, elle a, pendant ces années, tenu un journal, écrit des textes que lui inspirait tout ce qu'elle voyait, ce qu'elle vivait, les gens qu'elle rencontrait ou affrontait. Ce sont ces récits et des extraits de son journal, que Marguerite Duras a réunis sous le titre La Douleur.

  • Les porteurs d'eau

    Atiq Rahimi

    L'action de ce nouveau roman d'Atiq Rahimi se concentre en une seule journée : le 11 mars 2001.
    Ce jour-là, les Talibans détruisent les deux Bouddhas de Bâmiyan, en Afghanistan...
    Un couple à Paris au petit matin. Tom se lève et s'apprête à partir pour Amsterdam. Il a décidé de quitter sa femme, Rina, qui dort près de lui. Tom est afghan, commis-voyageur, exilé en France. Il souffre de paramnésie, la sensation obsédante de déjà-vu ou déjà-vécu. À Amsterdam, il a rendez-vous avec sa maîtresse, une mystérieuse Nuria. Mais elle a disparu. Lui croit que sa vie bascule quand une vieille femme, Rospinoza, lui révèlera une toute autre histoire...
    Un couple à Kaboul au petit matin. Yûsef se lève pour remplir sa tâche quotidienne de porteur d'eau. Il risque sinon la colère des Talibans et 97 coups de fouet sur le dos. Il doit s'arracher à la contem- plation de Shirine, la femme de son frère, parti en exil. Candide et solitaire, il éprouve la naissance d'un sentiment étrange, que lui révèle son ami, un marchand sikh afghan, converti au bouddhisme. Et c'est lui, le petit porteur d'eau, qui alors fera basculer la vie des siens...
    Un roman où se mêlent les contes et la sagesse d'autrefois, avec la cruauté de l'histoire contempo- raine, et deux destins parallèles, tragiques et bouleversants, qui sans jamais se croiser livrent un grand récit poignant, polyphonique, sur l'exil, la mémoire, l'amour et la liberté.

  • Il y a Thadée, la vingtaine, beau gosse, fou de surf, étudiant fantôme, chéri de ces dames et de sa mère en particulier..
    Il y a Zachée, Zach, son frère cadet, la vingtaine aussi, beau gosse également, très bon surfeur de surcroît, trop bon peut-être aux yeux de son aîné, Il y a Ysé, leur soeur cadette, une pré adolescente compliquée à laquelle on prêterait volontiers un futur pervers.
    Il y a Jérôme et Mylène, leurs parents, bourgeois biarrots plus qu'aisés.
    Et puis il y a Jasmine, la copine de Thadée et Cindy, celle de Zachée, et enfin quelques comparses : des amis surfeurs, une maîtresse pour le père, un petit copain pour la jeune soeur, etc.
    Le roman commence alors que Thadée qui est allé s'éclater à La Réunion où se trouvent des spots fantastiques se fait arracher une jambe par un requin. Il est rapatrié à Biarritz et commence pour lui une vie à l'opposé de celle qu'il menait, de celle dont il rêvait : la vie d'un infirme. La bonne santé des uns, la sollicitude des autres le poussent à bout. Et le révèlent à lui-même : jaloux, envieux et plus grave encore : psychopathe, en fait. Ainsi va-t-il purement et simplement assassiner son frère Zachée dont il ne supporte plus les exploits de surfeur.
    La mort de Zachée, camouflée en accident, va être le coup de grâce pour cette famille conventionnelle et d'apparence convenable que l'accident puis l'attitude de Thadée avait passablement ébranlée. Mylène, la mère, sombre doucement dans la folie, Jérôme le père ne s'occupe plus que de sa maîtresse et Ysé est livrée à elle-même. Mais, sachant que Cindy l'a démasqué, Thadée s'est enfui. Cindy accompagnée d'une jeune femme que Thadée, avait autrefois tenté de violer et d'assassiner, le retrouve. Toutes deux l'endorment et le défigurent, le transforment en monstre. Et, de fait, devenu physiquement monstrueux, il se comporte comme un monstre, revient dans la maison familiale qu'il hante à la manière d'un spectre, terrorisant sa soeur à laquelle il laisse des témoignages dégoûtant de son attirance pour elle... A la toute fin, avec la disparition qu'on espère définitive de Thadée qu'Ysé a menacé de tuer, un semblant de calme semble, pour combien de temps ? revenir sur cette histoire. Mais reste-t-il quelque chose à sauver ?
    Rébecca Lighieri a réussi avec Les Garçons de l'été un coup de maître. D'abord , elle restitue avec une grande vraisemblance (et renseignements pris auprès des spécialistes, avec la plus grande véracité) l'atmosphère si exotique - pour vos serviteurs - du surf et des surfeurs.
    Mais à cette atmosphère elle ajoute la tension d'un thriller parfaitement mené, terrorisant à souhait et sanglant comme il faut. Elle prend un plaisir communicatif et comme interdit, c'est délicieux, à s'acharner sur les mensonges, les conventions sociales, les simagrées qu'elle démonte avec une joyeuse cruauté à quoi s'ajoute une efficacité narrative et dramatique qui montrent que le talent d'Emmanuelle Baymamack-Tam qui se dissimule ici sous le nom de Rébecca Lighieri, se joue des genres et des registres.

  • Le port de Beyrouth

    Lamia Ziadé

    Le 4 août 2020, une monumentale explosion dans des entrepôts ravage le port de Beyrouth et les quartiers voisins. Elle fera des centaines de morts et plus de 4000 blessés. Lamia Ziadé a vécu cette catastrophe de trop pour Beyrouth depuis Paris, mais en lien constant avec sa famille et ses amis vivant sur place. Immédiatement, elle a voulu réaliser le carnet intime de cette catastrophe. Saisir dans ses dessins ce qu'elle voyait, ce qu'on lui racontait. Mais elle tient aussi son propre journal dans lequel elle témoigne de son émotion et de sa colère qu'elle partage avec ses compatriotes. Elle restitue la stupeur de l'événement : « Les effets de l'explosion sont incompréhensibles, répondent à un système mystérieux inverse à la logique ». Des verres intacts dans une pièce ravagée, des meubles retrouvés à 200 mètres de l'appartement qui les abritait. « Une sorte de maléfice semble avoir organisé les dégâts. » Lamia Ziadé dessine également les portraits de celles et ceux dont on ne doit pas « oublier les visages souriants », des sauveteurs dans les décombres, des victimes, mais aussi des politiques conspués.

  • Julie Wolkenstein invente avec ce nouveau livre une émouvante forme d'autobiographie contemporaine. Et toujours en été s'inspire des jeux videos dits escape games (ou escape the room) dans lesquels les joueurs doivent explorer pièce par pièce une maison, un château, collecter des indices et ainsi progresser et finir par découvrir une histoire et ses secrets.
    « Un escape game c'est comme la vie. Surtout lorsque cette vie (la mienne) est d'abord un lieu, une maison aux multiples pièces, chacune encombrée de souvenirs et peuplée de fantômes », écrit la narratrice. Les fantômes, il y en a deux principalement, le père, écrivain et académicien, mort en 2006, et le frère disparu en août 2017. Il y a aussi le souvenir de l'Anyway, le voilier du père transmis à son fils.
    La narratrice s'adresse à ses lecteurs et nous participons avec elle à la visite de la maison familiale de Saint-Pair-sur-mer dans la Manche. On remonte le temps, celui des étés des années 70 et 80, mais aussi de plus lointaines époques. Comme dans les escape games, il y a parfois des raccourcis topographiques à découvrir et à emprunter pour aboutir à des révélations. C'est en quelque sorte une « vie mode d'emploi ». Les pièces, les meubles, les objets de toutes sortes (tableaux, disques vinyls, horloges, livres, instruments de cuisine, jouets...) forment un drôle de puzzle autant spatial que temporel, à reconstituer pour faire apparaître avec bienveillance et mélancolie l'histoire d'une famille. Son humanité, avec ses failles et ses disparitions.

  • Beaux et maudits (The Beautiful and Damned) est le deuxième des quatre romans de Fitzgerald (1896-1940), et sans doute le plus mal connu. Paru en 1921, il y a exactement un siècle, il raconte la déchéance d'un jeune couple, Anthony et Gloria, de la veille de la Grande Guerre au début de la Prohibition. Avec une noirceur radicale, Fitzgerald (qui n'a pas encore vingt-cinq ans) y massacre systématiquement : les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, l'amour, l'amitié, l'intelligence, le romantisme, l'écriture, l'espérance, les ambitions, des plus modestes aux plus nobles, la société américaine, la démocratie, l'armée, l'industrie du cinéma naissant. Aucune échappatoire possible : l'insouciance, l'alcool et la fête sont également disqualifiés. Mais ce pessimisme est un tremplin qui permet à Fitzgerald de faire surgir, sous forme de fragments éphémères, de regrets, de souvenirs impossibles, des instantanés de beauté et de poésie (la Beauté, dit-il plusieurs fois dans le roman, qui n'est poignante que parce qu'elle est condamnée) - et tout particulièrement dans ce qu'il transmet de New York (c'est son grand roman new-yorkais), de ses quartiers, de ses saisons, de sa lumière.
    Julie Wolkenstein propose une nouvelle traduction personnelle de ce roman américain à (re)découvrir : il n'existe que deux traductions françaises, l'une ancienne de 1964, l'autre de 2012 uniquement disponible dans La Pléiade.

  • Iegor Gran n'en démord pas, la crise sanitaire pandémique fait ressortir tous nos défauts, toutes nos superstitions, toutes nos faiblesses et lâchetés. Après un premier état des lieux féroce et hilarant dans Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres en septembre 2020, l'auteur récidive en s'attaquant dans ce nouveau texte à l'impéritie du pouvoir politique. Il décrit drôlement l'improvisation érigée en règle de gouvernement. Séquence tragi-comique d'un déconfinement raté suivi d'un reconfinement à reculons. Les commerçants sont alors désignés comme les boucs émissaires d'une crise qui échappe au contrôle des pouvoirs publics. « Peu importe qu'aucune preuve n'existe d'une plus grande circulation du virus chez les fleuristes, les libraires ou les marchands de jouets que dans les couloirs ou les bureaux des grandes entreprises, écrit Iegor Gran. Peu importe qu'aucun cluster n'ait été mis en évidence chez un cordonnier ou un antiquaire, contrairement au Sénat ou à l'Assemblée nationale. » La librairie devra fermer mais l'usine de pneus, elle, pourra continuer de tourner. On en appelle à la raison en prenant les plus folles des décisions, et le tout à marche forcée, au mépris souvent des libertés fondamentales de chacun, dans un désordre ridicule, comme la marche d'un canard sans tête.

  • Dans Ce n'est pas un hasard (P.O.L 2011), écrit dans le contrecoup de la triple catastrophe de Fukushima, Ryoko Sekiguchi abordait la question de la « veille de la catastrophe ». En arrivant à Beyrouth en 2018, elle ne pouvait pas se douter que cette ville était à son tour menacée par des drames imminents, la révolte anti-corruption en février 2020 et la terrible explosion du port de Beyrouth en août. Durant sa résidence d'un mois et demi, 961 heures précisément, elle avait prévu de faire le portrait de la ville à travers les gestes des cuisiniers et les histoires de cuisine partagées par les Beyrouthins. Ce projet d'écriture a été en partie bouleversé. Le livre est saisi alors dans la nostalgie d'un Beyrouth d'avant les catastrophes. Ce devait être un livre de cuisine savoureux, rempli de la joie du partage. L'idée était forte : dans une société multiethnique et multiconfessionnelle, une étrangère peut voir s'ouvrir à elle plus de portes qu'aux habitants. Chacun lui livre ses récits les plus intimes. Mais l'autrice comprend alors que le livre s'est écrit dans un avant-drame. La ville qu'elle explore devient « la ville d'avant l'explosion du 4 août 2020 ».
    Japonaise vivant entre la France et le Japon, Ryoko Sekiguchi est familière des moeurs « orientales ». Elle mène une réflexion sur ces « deux Orients » que sont le Liban et le Japon, et les autres Orients qu'elle a connus, comme l'Iran ou la Syrie.
    Celle qui avait, dans Nagori (P.O.L 2018), su réunir divers thèmes sous l'angle du passage des saisons, pousse encore plus loin le défi. A travers le prisme de la cuisine, elle traite ici des questions de transmission, de mythe, de tradition, des symboles culinaires, mais aussi de la mémoire, des catastrophes, des non-dits, de la grande famine libanaise, de la fracture sociale, ou encore de l'immigration. En s'appuyant sur le cas libanais, elle met en lumière le sort des « intouchables » (burakumin) au Japon, grand tabou que les Japonais n'ont pas encore levé à ce jour.
    Le livre est composé de 321 micro-chapitres qui tous font écho d'une certaine façon à une recette de cuisine, un plat, une saveur.

  • Le roman de Jim

    Pierric Bailly

    À vingt-cinq ans, après une séparation non souhaitée et un séjour en prison, Aymeric, le narrateur, essaie de reprendre contact avec le monde extérieur. À l'occasion d'un concert, il retrouve Florence avec qui il a travaillé quelques années plus tôt. Florence est plus âgée, elle a maintenant quarante ans.
    Elle est enceinte de six mois et célibataire.
    Jim va naître. Aymeric assiste à la naissance de l'enfant, et durant les premières années de sa vie, il s'investit auprès de lui comme s'il était son père. D'ailleurs, Jim lui-même pense être le fils d'Aymeric.
    Ils vivent tous les trois dans un climat harmonieux, en pleine nature, entre vastes combes et forêts d'épicéas.
    Jusqu'au jour où Christophe, le père biologique du garçon, réapparaît.
    La relation entre Aymeric et Jim, l'enfant de Florence, est le coeur de l'intrigue. C'est un roman sur la paternité. Aymeric sera séparé de Jim. Il va souffrir d'un arrachement face auquel il ne peut rien.
    Mais se donne-t-il vraiment les moyens de s'en sortir ? Aymeric multiplie les contrats précaires dans la grande distribution, les usines de plasturgie ou la restauration rapide. Plus tard, il est même photographe de mariage. Une grande partie de l'histoire se déroule à Lyon. Jusqu'au bout, Aymeric reste obsédé par cet enfant qu'il a vu naître et grandir, et qui lui a été enlevé, avec lequel il ne sait pas toujours observer la bonne distance, ni occuper la bonne place.

  • Limonov

    Emmanuel Carrère

    « Limonov n'est pas un personnage de fiction. Il existe. Je le connais. Il a été voyou en Ukraine ; idole de l'underground soviétique sous Brejnev ; clochard, puis valet de chambre d'un milliardaire à Manhattan ; écrivain branché à Paris ; soldat perdu dans les guerres des Balkans ; et maintenant, dans l'immense bordel de l'après-communisme en Russie, vieux chef charismatique d'un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement.

    C'est une vie dangereuse, ambiguë : un vrai roman d'aventures. C'est aussi, je crois, une vie qui raconte quelque chose. Pas seulement sur lui, Limonov, pas seulement sur la Russie, mais sur notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. »

  • Méthode

    Mary Dorsan

    La narratrice de ce nouveau roman est ergothérapeute, et décide d'animer des permanences syndicales. Dès la première fois, elle se trouve désemparée. Un homme se présente, et livre son désarroi intime et professionnel. La narratrice décide de nommer Méthode ce premier homme rencontré lors de sa première permanence. Quelques jours avant, un fait divers l'a bouleversée : le calvaire vécu par Méthode Sindayigaya, paysan burundais qui, en France, à Ville-d'Avray, est esclavagisé par un diplomate pendant dix ans. Il ne sort plus, dort au sous-sol, ne mange plus à sa faim. Dix années pendant lesquelles il ne peut plus maintenir de contact avec sa famille, son pays. L'ancienne femme de ménage d'un voisin raconte avoir vu une ombre sortir les poubelles de la résidence du diplomate. Méthode pèse quarante kilos. Le voisin fait un signalement à la Police. Tente de délivrer l'esclave. Mais Méthode a peur, il ne se résout pas à briser ses chaînes. Méthode devient pour la narratrice la méthode, en quelque sorte, pour tenter de dire, dénoncer l'injustice et le désarroi humain, social. « La littérature commence souvent là où la parole devient impossible », rappelle Mary Dorsan. Tout son livre en est comme l'exploration précise. Elle rend compte de plusieurs histoires humaines douloureuses qui forment une langue de combat, de conscience, pour rendre une parole aux humiliés d'aujourd'hui. « Méthode est un homme humilié. Ce récit est sa revanche. Évidemment, il ignore tout de mon travail d'écriture », écrit Mary Dorsan.

  • Syngué sabour [sége sabur] n.f. (du perse syngue " pierre ", et sabour " patiente ") - pierre de patience - Dans la mythologie perse, il s'agit d'une pierre magique que l'on pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs, ses souffrances, ses douleurs, ses misères. on lui confie tout ce que l'on n'ose pas révéler aux autres. et la pierre écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate...
    Et ce jour-là on est délivré.

    Dans un contexte de guerre, un homme a reçu une balle dans la nuque et se retrouve immobilisé. Sa femme est auprès de lui, lui parle, et exprime ses émotions sans retenue, sans savoir si son mari l'entend et la comprend. Cette confession la libère de l'oppression conjugale, sociale et religieuse, l'incitant à révéler ses secrets dans le contexte d'un pays semblable à l'Afghanistan.

  • Restons groupés

    Etienne Rigal

    Étienne Rigal a été juge au tribunal d'instance d'une sous-préfecture de l'Isère, spécialisé dans le surendettement, il fut amputé d'une jambe à 22 ans après deux cancers. Il était l'ami, le collègue de Juliette, juge au même tribunal d'instance et belle-soeur d'Emmanuel Carrère. Dans son livre D'autres vies que la mienne (P.O.L, 2009), Emmanuel Carrère décrit le cancer de Juliette, sa mort et, le lendemain, la convocation de la famille chez Étienne Rigal. C'est ainsi qu'Étienne Rigal est devenu personnage d'un best-seller dans lequel tout est vrai. « Ce livre m'a donné une sorte d'aura dans mon métier, mais mes proches en ont souffert. J'ai été pris dans un phénomène tout à fait inattendu par son ampleur », a récemment avoué Étienne Rigal.
    Il publie aujourd'hui son premier livre, à son tour, parce que, dit-il, « J'ai eu besoin de reprendre possession de ma vie ». Ce livre est un recueil de moments vécus, depuis l'enfance jusqu'à sa vie de juge. Il tient à dire ainsi qui est à présent Étienne Rigal, ce à quoi il croit, avec un seul impératif : être sincère.
    C'est donc l'histoire d'un enfant maladroit, souffrant d'énurésie, turbulent. Il fera la rencontre d'un psychologue qui lui sauvera une première fois la vie. Puis il témoigne de son amputation à 22 ans, et de la maladie. Il raconte son travail de « juge unijambiste » (expression qu'il accepte et qui est d'Emmanuel Carrère). Il revient sur les souvenirs de celles et ceux qu'il a croisés dans sa carrière, justiciables, victimes, condamnés et prisonniers, sur le quotidien difficile de la justice en France, et auquel il tente de restituer, comme à sa propre vie, toute sa dignité et sa fragilité humaines.

  • la folie et l'horreur ont obsédé ma vie.
    les livres que j'ai écrits ne parlent de rien d'autre. après l'adversaire, je n'en pouvais plus. j'ai voulu y échapper. j'ai cru y échapper en aimant une femme et en menant une enquête. l'enquête portait sur mon grand-père maternel, qui après une vie tragique a disparu à l'automne 1944 et, très probablement, été exécuté pour faits de collaboration. c'est le secret de ma mère, le fantôme qui hante notre famille.
    pour exorciser ce fantôme, j'ai suivi des chemins hasardeux. ils m'ont entraîné jusqu'à une petite ville perdue de la province russe où je suis resté longtemps, aux aguets, à attendre qu'il arrive quelque chose. et quelque chose est arrivé : un crime atroce. la folie et l'horreur me rattrapaient. elles m'ont rattrapé, en même temps, dans ma vie amoureuse. j'ai écrit pour la femme que j'aimais une histoire érotique qui devait faire effraction dans le réel, et le réel a déjoué mes plans.
    il nous a précipités dans un cauchemar qui ressemblait aux pires de mes livres et qui a dévasté nos vies et notre amour. c'est de cela qu'il est question ici : des scénarios que nous élaborons pour maîtriser le réel et de la façon terrible dont le réel s'y prend pour nous répondre.

  • Crac

    Jean Rolin

    « Entre Lawrence et moi, il y a au moins ceci de commun qu'à un peu plus d'un demi-siècle de distance, nous avons passé l'un et l'autre une partie de notre enfance à Dinard. » Et Jean Rolin s'attache, dans ce nouveau livre, à partager un petit plus encore avec celui que l'on a appelé Lawrence d'Arabie...
    En partant sur ses traces, aujourd'hui, au Moyen Orient.
    En 1909, l'année de son vingt et unième anniversaire, T. E. Lawrence, qui n'est pas encore « d' Ara- bie », entreprend en plein été une marche de près de 1800 kilomètres, au Moyen-Orient, afin de visiter quelque trente-cinq châteaux-forts datant de l'époque des Croisades. Lors des trois étés précédents, il a parcouru la France à bicyclette, visitant presque tout ce que ce pays compte de châteaux-forts afin d'étayer sa thèse de fin d'études à Oxford, consacrée à « L'influence des Croisades sur l'architecture mili- taire en Europe ».
    Crac est le récit d'un voyage effectué en 2017/2018, au Moyen-Orient, sur les traces de Lawrence, et guidé par les lettres de celui-ci, avec une insistance particulière sur ceux des châteaux de la région, tel Beaufort dans le sud du Liban, ou en Syrie le Crac des chevaliers (ou Krak), ou le château de Saône/Saladin, ou encore la forteresse de Kerak en Jordanie, auxquels des conflits récents ont conféré un regain d'actua- lité. Mais avec ce récit Jean Rolin fait bien plus que mettre ses pas dans ceux de Lawrence d'Arabie, il nous confronte subtilement aux errements de notre histoire, et à ses propres mésaventures...« Ainsi avais-je couru, pour finir, en Mercedes et sous la conduite de Charbel, après un château que Lawrence lui-même n'avait pas vu. »

  • « Paula Modersohn-Becker, née le 8 février 1876 à Dresde et morte le 21 novembre 1907 (à 31 ans) à Worpswede, est une artiste peintre allemande, et l'une des représentantes les plus précoces du mouvement expressionniste dans son pays.
    Originaire de Dresde, Paula Becker s'engagea dans des études de peinture et rejoignit les artistes indépendants réunis dans le village de Worpswede, non loin de Brême, qui prônaient un retour à la nature et aux valeurs simples de la pay- sannerie. Elle y épousa le peintre Otto Modersohn. Le manque d'audace des peintres worpswediens, toutefois, la pous- sa à s'ouvrir aux inspirations extérieures et à effectuer des séjours répétés à Paris, auprès de l'avant-garde artistique.
    Les quatorze courtes années durant lesquelles Paula Modersohn-Becker exerça son art lui permirent de réaliser pas moins de sept cent cinquante toiles, treize estampes et environ un millier de dessins. Son style, particulièrement original, est le fruit d'influences multiples, aux confins de la tradition et de la modernité. Sa peinture présente des aspects mêlant l'impressionnisme de Cézanne, van Gogh ou Gauguin, le cubisme de Picasso, le fauvisme, l'art japonais ou encore l'art de la Renaissance allemande. La force expressive de son oeuvre résume à elle seule les principaux aspects de l'art au début du XX e siècle.
    Elle mourut prématurément à trente-et-un ans, des suites d'un accouchement. Jusqu'à aujourd'hui, elle reste assez peu connue au-delà des pays germanophones. » Ce qui précède, c'est la fiche Wikipédia consacrée à l'héroïne du nouveau livre de Marie Darrieussecq. Bien sûr, cette biographie (nouveau territoire pour l'auteur de Il faut beaucoup aimer les hommes) reprend tous les éléments qui marquent la courte vie de Paula. Mais elle les éclaire d'un jour à la fois féminin et littéraire. Elle montre, avec vivacité et empathie, la lutte de cette femme parmi les hommes et les artistes de son temps, ses amitiés (notam- ment avec Rainer Maria Rilke), son désir d'expression et d'indépendance sur lesquels elle insiste particulièrement.

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