Cahiers Dessines

  • Les politiciens étaient venus de la capitale pour diffuser des paroles malveillantes, et les premiers miliciens étaient apparus sur la colline.
    Le régime en place avait décidé l'extermination de la minorité. Il jugeait cette "mauvaise ethnie" acquise à la rébellion armée du Front patriotique. Décidé à garder le pouvoir coûte que coûte, il avait su convaincre la population que l'éradication de ces "ennemis de l'intérieur" était une nécessité. Entre huit cent mille et un million de personnes avaient péri en trois mois. Sur sa colline, elle était la seule survivante du génocide, la seule à conserver le souvenir des siens.
    Sa famille, ses amis, son village : tout semblait à jamais effacé. Les caméras de télévision étaient pourtant venues, mais trop tard, après les massacres. Les journalistes cherchaient-ils à témoigner du drame ou juste à saluer l'abnégation des soldats du "seul pays de la communauté internationale à avoir tenté quelque chose"? Cette histoire, c'est aussi l'histoire d'une rescapée.

  • L'inconnu

    Anna Sommer

    Hélène, séduisante quadragénaire propriétaire d'une boutique de mode, découvre un nourrisson dans la cabine d'essayage, et le recueille dans son arrière-boutique, sans en souffler mot à Antoine, son mari. Vicky et Wanda, deux adolescentes désinhibées, partagent une chambre d'internat et la plupart de leurs secrets, dont la grossesse de Vicky, fruit de sa relation amoureuse avec Antoine, qui n'est autre que leur professeur d'histoire. Pour compenser les inexplicables élans maternels de sa femme, Antoine lui offre un chien. Sous couvert de promenades, Hélène et le chien rendent clandestinement visite à l'enfant, jusqu'au jour où...
    Avec cette histoire tendre et grinçante, Anna Sommer revient à la bande dessinée, pour notre plus grand plaisir... et frisson. L'innocence, comme le diable, se cachent dans les détails de son dessin indiciblement subversif.
    Doux et acide, dénué de toute mièvrerie, son univers résolument féminin fait rimer légèreté et cruauté, et ne cesse de s'enrichir de nouvelles trouvailles.

  • Berck

    Gébé

    Au début des années 1960, dans Hara-Kiri, Gébé donne vie à une drôle de créature, ni homme ni ani- mal, grotesque et angoissante, qui évolue dans des situations à la fois inquiétantes et loufoques. Berck apparaît comme un nouveau fléau de la société, indestructible sous son apparence bonhomme. Il sème la panique dans la population qui, néanmoins, se résigne à l'accepter comme une fatalité. L'univers décalé de Gébé met en scène un Berck qui se joue de toutes les situations de la vie quotidienne, se gavant d'éther et de mercurochrome pour coucher à l'hô- pital, tuant son ennui en crachant dans une bassine jusqu'à la faire déborder. En matérialisant d'image en image une véritable bombe à retardement, Gébé imagine un type unique de personnage de bande dessinée : le héros purement négatif, absurde, anar- chiste et poétique.

  • Il était chic, dans la première moitié du XXe siècle, de mentionner sur sa carte de visite "abonné au gaz", en signe de modernité et d'aisance financière.
    Instrument merveilleux, le compteur était alors un rêve, devenu un siècle plus tard, sous la plume de Cardon, cauchemar universel. Big Brother ne nous observe plus, il calcule notre consommation. Nous voici autonomes, comme de modernes scaphandriers, libres d'emporter toujours et partout notre esclavage greffé sur les omoplates. Et c'est ainsi que le capitalisme, non content de nous faire une tête au carré, nous fait un cube dans le dos.
    Admirables, les parents font leur devoir et avertissent leur enfant : "L'air ne doit pas être dépensé pour des bêtises comme respirer des fleurs ou monter l'escalier quatre à quatre". Même le père est suspect, pour ne pas avoir assez consommé. La mère veille à la régulation. Il est vrai qu'en ce début de XXIe siècle l'air que nous respirons reste gratuit, ce qui constitue un véritable scandale, eu égard aux lois économiques les plus sacrées.
    Dès 1973, dans cette "véridique histoire", Cardon, qui ne manque pas d'air, racontait cette contre-utopie : une humanité bossue, l'échine appareillée d'une monstrueuse prothèse et connectée au Grand Réseau. Dans ces rafales de traits gris, ces paysages d'où tout espoir est banni, ces personnages peu individualisés, zombies taiseux et anonymes - ici pas de "bulles", mais des "cartons" comme au cinéma muet ! -, dans ces appartements au mobilier minimal, cette banlieue ouvrière tirée au cordeau, les courbes et les volutes sont un luxe de quartier riche.
    Rien de baroque dans ces briques et ces pavés ! Créateur d'horizons dévastés et de "lignes de fuite" qui ne s'enfuient nulle part, Jacques-Armand Cardon dessine chaque semaine dans Le Canard enchaîné depuis un demi-siècle. Combien de dessins au compteur ? Il doit s'adapter au format réduit des colonnes, manquant souvent d'air dans l'atmosphère embourgeoisée du journalisme parisien. Né en 1936, l'année du Front populaire, nourri de slogans et de bon lait ouvrier, embauché éphémère à l'arsenal de Lorient, Cardon est un amoureux déçu des lendemains qui chantent et de la classe ouvrière qui déchante.
    Quand on regarde ses dessins, on entend le bruit des bulldozers et de toutes les machines à uniformiser, araser, calibrer, formater. Heureusement, comme le dit un personnage de ce formidable album : "Rien ne fait consommer d'air comme de rire".

  • Tout peut arriver

    Anna Sommer

    Après avoir publié Amourettes en 2002, un recueil de ses premières gravures sur zinc, dans la collection Les Cahiers dessinés, Anna Sommer présente aujourd'hui Tout peut arriver, son autobiographie en bandes dessinées.
    Sur un ton humoristique et tendre, Anna Sommer révèle les détails intimes et toujours déconcertants de son enfance, de son adolescence et de sa vie professionnelle et conjugale.
    Elle évoque ses premiers souvenirs dans une famille ordinaire d'un petit village de Suisse alémanique, son premier baiser, ses premières expériences professionnelles, notamment comme modèle dans un cours de dessin académique, et nous dévoile, derrière la façade d'une existence apparemment sans histoire, un monde secret et fantasmatique.

  • Connu pour les planches et le film L'An 01, Gébé, qui fut longtemps rédacteur en chef de Hara-Kiri, puis directeur de Charlie Hebdo, hebdomadaire dans lequel il dessina chaque semaine jusqu'à sa mort, survenue en 2004. Depuis, plusieurs ouvrages sont parus, et notamment aux Cahiers dessinés, mais ils ont tous présenté un Gébé polémiste ou intellectuel, laissant de côté une partie importante de son oeuvre, plus surprenante, plus personnelle, plus accessible aussi. Il s'agit de planches et de dessins parus pour la plupart dans Hara-Kiri, Charlie Mensuel, Pilote et Charlie Hebdo, mais qui n'ont pas fait l'objet d'une édition. Aussi, dix ans après sa disparition, il importe de célébrer et de faire connaître à un nouveau public ce dessinateur absolument original, écrivain, parolier, poète, cinéaste.

  • Longtemps ses dessins furent jugés impubliables par les rédactions parisiennes.
    Jusqu'au jour où Pierre Fournier poussa la porte de , Hara-Kiri, qui lui offrit sa première tribune. Il rêvait alors de devenir un grand dessinateur, mais " pas humoristique ". Il voulait aussi retourner dans la montagne de sa Savoie natale pour y élever des vaches. Dans Charlie Hebdo, il fut le premier à hurler contre tous les pollueurs, des pétroliers du Torrey Canyon aux chimistes de l'agroalimentaire, des bétonneurs aux promoteurs du 100% nucléaire.
    Sa résistance ne s'appelait pas encore écologique, il devint pourtant le porte-parole de nombreux contestataires d'après 1968. Bientôt à l'étroit dans les pages de Charlie Hebdo, il dirigea son propre mensuel en novembre 1972 : La Gueule ouverte, sous-titré " le journal qui annonce la fin du monde ". Tandis que les manifestations anti-atomiques se succédaient en réunissant des milliers de personnes dans toute la France, Fournier mourut subitement d'une crise cardiaque.
    Il avait trente-six ans. Peu avant, entraîné dans ce combat militant harassant, il avait songé à revenir à sa véritable passion: le dessin. Pendant cinq ans il avait accumulé des carnets de toute taille. Pris sur le vif dans le métro, dans les bars, dans sa famille ou en pleine nature, les dessins de cette époque restèrent enfermés trente ans dans des caisses. Les voici donc enfin visibles. Dans la première partie de ce Cahier, Danielle Fournier, son épouse, retrace la vie de ce visionnaire inspiré et véhément qui cachait un dessinateur intimiste, a l'inspiration déroutante.

  • Le monde selon Mix & Remix Nouv.

    La fin de l'année 2021 sera marquée par plusieurs événements présentés en l'honneur de Mix & Remix, disparu il y a cinq ans d'un cancer. Outre deux expositions et un film long métrage, L'Ami, portrait de Mix & Remix, réalisé par Frédéric Pajak, qui sera diffusé à la Télévision suisse romande et dans des salles de cinéma, les Cahiers dessinés lui consacrent une importante monographie. L'occasion de parcourir la carrière de celui qui fut un immense dessinateur, populaire et prolifique, d'ouvrir ses archives, de présenter de nombreux documents et dessins inédits ou peu connus. Chez lui, TOUT était prétexte à l'humour ; avec un art du raccourci exceptionnel, un trait minimaliste radical, il savait faire rire à la fois les hommes et les femmes, les enfants et les adultes, les paysans et les banquiers. Comme chez les meilleurs humoristes, c'est dans le pire de la banalité de la vie quotidienne et du vacarme de l'actualité politique qu'il puisait le meilleur, en une ellipse qu'on appelle « gag », et qui ressemble à un aphorisme. On retrouve le Mix & Remix au sommet de sa carrière, mais aussi les nombreuses recherches graphiques et comiques qui ont précédé ce sommet, du temps où Philippe Becquelin mangeait de la vache enragée, multipliant les petits boulots, collaborant ici et là à des publications résolument underground.

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